La méritocratie, aujourd’hui en France ?

Dans le cadre de mes études, j’ai été amené à produire un devoir oral sur le concept de méritocratie. Je vous le retranscris ici, après un travail de reformulation qui n’enlève certes pas le côté scolaire et rébarbatif du texte – et je m’en excuse – mais qui j’espère a éliminé les coquilles.

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La méritocratie est par définition un système politique dans lequel les postes et les responsabilités sont confiés aux individus qui ont démontré leur intelligence ou leur aptitude à cela. Le terme vient de mérite et kratos, pouvoir, autorité. Elle tend à hiérarchiser et à promouvoir les individus dans la société en fonction de leur mérite et non d’une origine sociale (système de classe), de la richesse ou des relations individuelles (népotisme). La méritocratie est donc un idéal vers lequel on peut tendre, où les dirigeants seraient les plus compétents pour leur tache, et où les places seraient ensuite distribuées de la même façon pour garantir un fonctionnement optimal de la société et une équité pour les individus. On rejoindrait alors une vision proche de celle de Darwin et de sa théorie de l’évolution, dans laquelle les hommes les plus aptes et méritants sont sélectionnés. Considérée parfois comme une utopie, la méritocratie cherche à remplacer et éliminer les tendances népotiques et opportunistes toujours présentes dans une société, en cherchant à sélectionner les meilleurs pour les postes importants sans critères sur la richesse, l’influence ou le milieu social dans l’objectif de se débarrasser des conflits d’intérêts et d’assurer la paix civile.

Dans quelle mesure sommes-nous dans un système méritocratique ? Comment déterminer les plus méritants ?

La France, avec son système de concours d’entrée dans la fonction publique et de corps de l’état, est un des pays qui a le plus mis en place la logique de méritocratie dans ses institutions. Comme dans tous les pays européens, l’accès à l’enseignement est gratuit, l’école gratuite laïque et obligatoire. L’université est elle aussi gratuite, et de nombreuses bourses sont délivrées pour garantir à chacun les mêmes chances de réussite dans l’enseignement secondaire comme supérieur. La méritocratie est très inscrite dans la culture française : création d’établissements d’état élitistes : l’École Polytechnique et les ENS en 1794, l’ENA en 1945 pour démocratiser l’accès à la haute fonction publique de l’État. On peut aussi parler de la création de la Légion d’honneur en 1802 et, exemple encore plus évident, de l’Ordre National du Mérite institué en 1963 par De Gaulle. Le système du concours général au lycée est lui aussi destiné a distingués les élèves les plus méritants.

Dans notre société, on cherche alors par son travail à recevoir une reconnaissance. L’exemple de Grigori Perelman parait alors absurde : ce russe ayant démontré la conjecture de Poincaré, un des problèmes mathématiques les plus célèbres, a refusé la médaille Fields et toute autre distinction ou reconnaissance. Dans le carcan de notre vision méritocratique, cela nous parait insensé, car le principe de méritocratie se fonde sur ce proverbe : à chacun selon ses dons et ses mérites. Une hiérarchie sociale inégalitaire, qui cherche à promouvoir l’égalité des chances, réalisée dans le système de diplômes et qualifications scolaires. En effet, les concours ne jugent les élèves que sur leurs capacités réelles et non sur des critères sociaux (notion d’anonymat des copies), et les élèves sont testés sur des connaissances apprises auparavant dans des établissements scolaires censés fournir à tous les élèves les mêmes conditions de travail.

La déclaration des Droits de l’homme et du citoyen de 1789 affirme que :

Tous les citoyens, étant égaux à ses yeux, sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents.

Même si le mot n’est pas employé très fréquemment, l’idée sous-jacente a l’égalité des chances, la parité et même au concept de la discrimination positive sont de garantir a chacun les mêmes chances de s’élever dans une société inégalitaire, mais équitable, ou chacun reçoit ce qui lui est dû, selon ses mérites. On doit s’engage à donner les mêmes chances a chaque individu, c’est ce que l’état s’efforce de faire. Mais cela est bien évidemment utopique ; en effet, il est évident qu’entre un jeune né dans une cité de banlieue et un jeune né dans la haute bourgeoisie parisienne, l’égalité des chances n’est pas une réalité.

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On se rend compte aisément que la méritocratie n’est pas une réalité aujourd’hui. Par exemple, lors d’un entretien d’embauche, les candidats sont souvent catalogués dans un milieu social. L’impartialité n’est par exemple pas conservée lors d’examens et d’entretiens oraux. Par ailleurs, les familles d’origine sociale élevée favorisent les études longues et donc la position sociale : l’effet de dominance est supérieur à l’effet de méritocratie lié aux diplômes. La méritocratie est alors plus ou moins un système héréditaire puisque selon le mérite et les chances de ses parents, on a des chances limitées qui limitent alors notre mérite … On observe également une inégalité due à la culture : avoir des parents qui emmènent leurs enfants à des expositions, les font lires des œuvres formatrices et importantes culturellement favorise grandement une avance intellectuelle de ces hommes et femmes en devenir. De plus, il y a à l’évidence en France une perte de valeur du système éducatif. A l’école, ceux qui s’en sortent mieux sont souvent ceux qui ont des gens chez eux pour les aider. L’enseignement du professeur ne suffit pas à l’élève pour comprendre le sens de ce qu’il apprend. Les élèves ont perdu la soif d’apprendre. Ils vont à l’école contraints et obligés, ne voient plus l’enseignement comme une chance pour s’en sortir. Ils ne voient plus non plus l’apprentissage comme un moyen de grandir. L’école qui était un tremplin permettant de s’élever socialement n’est plus vécue que comme un devoir. Cela est particulièrement du à la perte de valeur du bac qui n’ouvre aujourd’hui plus aucune porte vers le monde professionnel. Faire des études longues est donc devenu indispensable pour s’élever socialement, ce qui n’est souvent possible qu’avec le soutien moral et financier des parents. Il y a quelques dizaine d’années, 20% des élèves de l’Ecole Polytechnique étaient fils d’ouvriers. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Le système ne donne plus ses chances qu’à des élèves qui en ont finalement déjà.

On peut parler de méritocratie a l’échelle française, mais le groupe des méritants est presque une caste ; en effet, pour être a un poste significatif il faut avoir fait une grande école, et pour cela avoir fait une classe préparatoire, ce qui n’est possible que lorsqu’on vient d’un bon Lycée ou l’on excellait. Il faut donc dès le début être chez soi dans de bonnes conditions pour travailler, être dans un établissement ou le niveau est assez élevé pour répondre aux exigences de la prépa. On se rend bien compte qu’il est très difficile pour un individu de milieu défavorisé, et suffisamment intelligent de s’élever socialement a la hauteur de son mérite et de ses capacités. En fait, on peut monter et descendre socialement, mais on conserve une certaine hérédité des chances. On nait à un certain niveau social donc certaines chances pour ses études, avec certaines aptitudes qui vont nous permettre de monter ou de descendre socialement par rapport a notre situation initiale, qui est celle de nos parents. La mobilité sociale n’est pas faible, mais réduite, limitée. Le système méritocratique reste un système de castes. On se transforme alors la notion de système méritocratique à un système aristocratique au sens premier de gouvernement des meilleurs, même si elle n’est plus tout a fait héréditaire. Les nouveaux aristocrates cherchent à donner à leurs enfants des chances supplémentaires d’atteindre eux aussi cette “aristocratie”, formant une caste due à l’absence d’une mobilité sociale parfaite. Un individu né dans cette aristocratie a plus de chances d’y rester que quelqu’un né en dehors d’y rentrer.

Le système français est souvent hâtivement décrit par le terme réducteur d’élitisme : Il existe, dans l’enseignement français, un gouffre entre les élites destinées aux grandes écoles qui suivent un enseignement de grande qualité, et le commun des mortels privé de ceci rabaissé au niveau des plus faibles. Cela encourage la formation de castes, et l’inégalité progresse. C’est dans cette optique que Eva Joly, candidate a l’élection présidentielle de 2012, déclare “Les grandes écoles sont au centre de l’inégalité française”. Elle parle d’une “confiscation du pouvoir par une oligarchie française” issue des grandes écoles. “Ces grandes écoles, qui sont la fierté de la République, forment une élite qui a perdu de vue l’intérêt général.” Cette proposition a été fustigée de favoriser l’égalitarisme plutôt que l’égalité. Même si elle n’est pas constructive en soi, car elle propose la médiocratie et le nivèlement par le bas, elle pose la bonne question : qu’en est-il du commun des mortels ? Cet élitisme encourage et favorise les meilleurs, et c’est une bonne chose. Mais nous ne devons pas cependant abandonner les autres. Dans les entreprises, on fait une nette distinction entre ceux qui ont fait une grande école et ceux qui n’en ont pas fait. L’égalité des chances impossible car la mobilité sociale n’est pas illimitée. L’application parfaite de la méritocratie demanderait que chaque citoyen soit formé de la même manière. Cet idéal n’est pas atteignable. On assiste même à la formation de ghettos, les ZEP (Zones d’Education Prioritaires). La méritocratie est donc désirable, mais peu envisageable. En effet, elle est réellement utopique … Il est impossible de juger les personnes au seul mérite, l’égalité des chances est impossible.

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La méritocratie a t-elle une légitimité, une valeur au sens premier de mérite ? Notre société n’est-elle finalement pas uniquement élitiste ? Peut-on, doit-on avoir une échelle sociale fondée principalement – voire uniquement sur la méritocratie ? A premier vue, c’est très envisageable, très bénéfique et souhaitable pour la société et les hommes qui y voient un système de reconnaissance de leur talent et de leurs efforts juste et équitable. Mais pose la question du rapport à l’éducation : les hommes les mieux formés, c’est à dire les plus efficaces et performants, sont-ils plus méritants ? Doit-on définir la méritocratie au sens premier de mérite ? Le Littré donne la définition du mérite suivante : « Ce qui rend une personne digne de récompense ou de punition ». Il correspond donc a ce que nous avons fait, apporté à la société ou l’entreprise. Il renvoie à l’estime et à une vision pas absolument utilitariste. Mais ceci est très difficile à évaluer. Dans la société actuelle, on juge le mérite en première embauche principalement sur le diplôme. Ceux qui n’ont pas su ou pu rentrer immédiatement dans l’optique de travail et de mérite sont alors souvent exclus. Et même dans l’obtention d’un diplôme, tous les élèves ne sont pas sur un même pied d’égalité. Certains ont besoin de fournir un travail très conséquent pour de maigres résultats et d’autres ont une aptitude bien plus élevée à apprendre facilement.

Est-ce alors une oligarchie ? Peut-on parler de l’intelligence comme une classe, ou même un groupe de personne ? Les hommes n’ont de fait pas les même capacités intellectuelles, ni les même aspirations à développer cet aspect de leur personnalité. Ces classes sociales intellectuelles, certes considérées comme plus nobles dans les sociétés occidentales, ne garantissent pas à elles seules le bon fonctionnement de la société. Les plus intelligents sont-ils les plus méritants ? Non, car tout le monde ne part pas du même niveau, même nés dans le même milieu et élevés dans le même environnement. Mais les plus intelligents sont les mieux adaptés à gouverner la société. La sélection intellectuelle suffit à elle-seule, et garantit un fonctionnement optimal de la société. Mais le terme méritocratie, lui, est inadapté. On lui préfèrera celui d’élitisme, qui correspond bien à la réalité. Il ne faut plus parler d’une classe mais d’un regroupement des intellectuels de tous milieux. Platon, dans La République, dit: “Il faudrait pour le bonheur des États que les philosophes fussent rois ou que les rois fussent philosophes.” Ceci montre bien l’importance d’avoir au pouvoir des gens éduqués, a fortiori les mieux éduqués possibles, les plus capables pour leur mission.. Ce ne sont donc pas non plus exactement les plus intelligents …

Quand bien même la véritable méritocratie était possible, serait-elle désirable ? En effet, en utilisant jusqu’au bout le concept déjà mis en place de discrimination positive, on en viendrait a la réduction a niveau égal de tous les hommes. Cet égalitarisme n’est pas souhaitable, car les individus affirmeraient une supériorité intellectuelle, le diktat de l’intelligence … On peut faire un rapprochement avec Brave New World d’Aldous Huxley, ou cinq castes aux capacités intellectuelles différentes cohabitent dans une ségrégation rigoureuse. On risque en effet des dérives totalitaristes ; une utilitarisation des individus qui seraient assignés par des critères objectif à des taches optimisées. Ce fonctionnement mécanique et compétitif d’une société optimisée ne laisserait aucune place à l’épanouissement de l’individu. Lui assigner les taches les plus adaptées finirait par être une entrave à sa liberté. On reconnait ici l’exemple de W ou le souvenir d’enfance de Georges Perec, qui introduit dans son roman l’utopie d’une ile spartiate avec une société particulière, ou les enfants sont volés aux parents pour que leur éducation soit faite par la société elle-même, une éducation et une société fondée uniquement sur le sport, ou la capacité morphologique à gagner les compétitions est la seule chance de survie des hommes. Avec cette dérive excessive et totalitaire on comprend bien que l’erreur est humaine à tel point que lui enlever serait finalement la déshumaniser. Si l’homme n’avait plus la possibilité de se tromper, il n’en serait plus un.

Cela dit, sans excès, la méritocratie à la française est une bonne chose. En 2011, il semble que le système de concours soit particulièrement méritocratique, car juge l’intelligence et les connaissances sous couvert d’anonymat. Et c’est cet anonymat seul qui permet une véritable méritocratie constructive. Il est également observable dans notre société sur internet, ou l’utilisation de pseudonyme permet souvent un anonymat. Excepté alors les réseaux sociaux ou l’on dévoile plus ou moins son identité, l’ensemble des lieux de vie et forums sur la toile, comme les jeux en ligne permettent d’évaluer et d’être évalué de manière certes subjective mais sans a priori sur les origines de la personne.

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En conclusion, je dirais que la méritocratie est un concept fondamental dans notre société qui se targue d’être fondée dessus. Le système méritocratique demande cependant un juste milieu dans sa mise en place effective. Il est intéressant de tendre vers cette utopie de justice pour tous. On observe cependant qu’aujourd’hui, en France, ce système se dégrade. L’on évolue vers une augmentation de l’inégalité entre les élites et les autres. Cela ne sera cependant pas amélioré par l’introduction voulue par Valérie Pécresse, ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, d’un quota de 30% d’élèves boursiers dans les concours de Grandes Écoles. On ne fait qu’encourager la médiocratie en empêchant de meilleurs élèves de rentrer dans les Grandes Écoles, icônes de la méritocratie et de l’élitisme français.

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Un commentaire sur “La méritocratie, aujourd’hui en France ?

  1. Saltinbocca dit :

    L’école gratuite laïque n’est pas obligatoire . C’est l’instruction qui l’est.

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