Du temps de penser

montre-molle-dali

Ma contribution à ce blog est loin d’être prolifique, je l’avoue. Le temps, ennemi de la pensée, nous rappelant sans cesse notre finitude d’êtres mortels, m’assaillit de son insatiable empressement. Comment, dans un monde qui depuis notre plus jeune âge nous entraine dans un tourbillon de sollicitations, pouvons-nous nous permettre de nous arrêter pour penser ? Se poser ? Pour tuer le peu de temps que nous aurions pu garder pour nous, l’homme, dans sa grande naïveté panurgique, a créé Internet, outil formidable et perte de temps incommensurable. Comme disait l’autre :

J’ai découvert que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre.

Bien sur, c’est vrai, mais cela ne suffit pas a expliquer l’homme. La preuve, il – enfin moi, et je ne pense pas être exceptionnel, loin s’en faut, prenons donc mon cas pour une généralité –, recherche ce repos et ce calme loin des tracas quotidiens et propice à la pensée. Nombre de penseurs en ont fait l’éloge. Platon, Rousseau, qui placent leurs dialogues philosophiques dans des décors champêtres, mais aussi les Romantiques, amoureux de cette nature et de cet isolement faisant toucher du doigt l’ineffable, ce à quoi adhèrent tous les grands inspirés des religions judéo-chrétiennes. Moïse, Elie, Jésus, Mahomet se sont aussi retirés dans le désert pour prier et rencontrer leur créateur, et y élaborer leur pensée. La pensée de l’homme nait dans l’isolement, la prise de distance du dialecticien envers l’humanité dont il s’affranchit quelques instants ne peut se faire que par ce biais. L’homme se réalise donc lui-même, donne un sens à son existence en faisant honneur à ce qui le distingue fondamentalement des autres bêtes, sa qualité de “roseau pensant”.

L’obstacle que fait la société moderne à cet exercice de pensée pourrait-il alors être considéré comme avilissant, réduisant l’humanité à un asservissement bestial ? Ne peut-on pas y voir une autre forme de totalitarisme inhérent à la société ?

Dans les faits, aussi loin que peut remonter notre pensée, l’homme a toujours été préoccupé par sa survie, ses guerres, ses querelles, ses moissons. Le privilège de la pensée n’a donc jamais été accordé au plus grand nombre. Il me semble que l’erreur a été de croire que la technique, la technologie et la science nous permettraient de ne plus travailler. On va me rétorquer que les 35 heures, les congés payés et la baisse générale de la pénibilité du travail augmentent grandement la part de temps libre dont nous disposons. Mais à cela, il me faut demander : Qu’en faisons nous ? Télé, jeux vidéos, shopping – sport officiel de l’idéologie consumériste –, tourisme, i.e. se trimbaler à toute vitesse à travers des métropoles étrangères pour y photographier en quatrième vitesse monuments, buildings et petits enfants pauvres aux regards suppliants, craquants sur la photo mais aux sollicitations desquels on a répondu “Sorry, I’m french !” ? A quoi sert-il d’avoir allongé notre espérance de vie, si cette dernière n’en est pas moins vaine ? Je honnis le genre d’argument qui, bien que cherchant à contribuer à un débat qui a lieu d’être, explique que l’allongement de l’espérance de vie est destiné à en vivre plusieurs (plusieurs époux – nommés par cet affreux mot partenaires, plusieurs familles, plusieurs “séries” d’enfants, etc.), mais pas à les vivre mieux. Si la vie est plus longue, que le lent cheminement vers la symbiose affective, physique et intellectuelle entre les époux aille plus loin ! Que la sagesse ainsi acquise se développe et progresse vers la Vérité !

A la question : “Vaut-il mieux vivre un an comme un lion ou cent ans comme un mouton ?”, toute âme philosophe se doit de répondre un an comme un lion. Bien évidemment, cela requiert de lire la question comme un problème philosophique – y voir un choix entre une longue vie pleine de misères et une courte vie luxuriante ne présente qu’un intérêt très limité, et la vanité de la vie mondaine ferait presque souhaiter le choix de la pauvreté, de l’humilité. Non, il me semble que cette question fait référence au caractère panurgien du mot mouton, en ce sens qu’il s’agirait de l’avilissement de la raison humaine à un état bestial, soumis aux injonctions extérieures. Le lion, c’est la pensée libre. Cet adage illustre le dilemme du chrétien condamné à l’arène pour refus d’abjurer sa foi, celui du jeune français, à qui on dit qu’il a toute la vie devant lui, qui s’engage dans la Résistance. Il s’agit de Socrate buvant la Cigüe, du stoïcien affrontant son destin.

Mieux vaut mourir libre en combattant que de vivre sous un tyran.

Lucain parle ici de politique, mais ce tyran, ne peut-il pas être une quelconque contrainte asservissant notre raison ? L’homme gouverné par un tyran n’est plus maitre de lui-même, la libre pensée est persécutée, l’homme-mouton vit cent ans en esclavage. Il ne fait alors pas honneur à sa condition d’homme, tout détourné qu’il est de sa fonction la plus noble pour survivre, céder à la contrainte, mais aussi “suivre”, dans un monde qui va toujours plus vite. Se tenir au courant de l’actualité est une question d’heures et non plus de jours, et l’époque ou l’on attendait le journal du lendemain pour avoir telle ou telle information est révolue. Le simple exil intellectuel d’une heure engendre un retard dans le traitement de ses mails, de ses SMS, de Twitter. Tous ces moyens de communication et d’information sont à la fois utiles et dangereux, car permettant d’informer instantanément, ils laissent trop de place à la spontanéité mère de subjectivité et de maladresse, créant à la pelle débats houleux et dialogues de sourds, souvent blessants car d’une froideur mécanique, l’humain étant occulté par la planéité des mots typographiés.

Pour ne pas se montrer indigne de notre humble humanité, il est de notre devoir de répondre un an comme un lion. Mais le pouvons nous ? L’homme, aussi philosophe soit-il, craint la mort et souhaite à tout prix à l’éloigner de lui. Nous serons alors tentés, voire forcés de choisir la vie du mouton. Oscar Wilde, avec sa manie de manier les paradoxes, disait :

The only way to get rid of temptation is to yield to it.

Mais la, ça ne marche pas, désolé. Abandonner sa raison engendre aliénation. Emportés par la vie quotidienne, formatés pour la recherche d’un idéal d’accomplissement de soi par la recherche de reconnaissance et de plaisirs, érigé comme principe même de toute vie en société, nous avons débranché le cerveau. Exacerber sa libido sciendi, sa libido dominandi et sa libido sentiendi, si l’on s’en tient a la classification de St. Augustin, ne nous mène pas vers le bonheur, lequel n’est certes pas dans l’autarcie d’une vie purement intellectuelle déconnectée du monde, mais surement pas non plus dans l’esclavagisme de nos passions et la quête des plaisirs futiles offerts par le consumérisme. Car les tentations sont grandes de succomber au diktat intellectuel de notre société, mais l’homme doit rester libre, au sens véritable du terme, libre envers les autres, mais surtout libre envers lui même, envers sa libido. La liberté, c’est la suprématie de la conscience et de la raison sur les pulsions et les passions. Notre société a perverti le premier terme de la devise de notre République en le présentant comme une autorisation à tout faire, à aller contre toute loi naturelle. Winston ne croyait pas si bien dire quand il affirmait :

In England, everything is permitted, except that which is forbidden. In Germany, everything is forbidden, except that which is permitted. In France, everything is permitted even that which is forbidden. In the USSR, everything is forbidden, even that which is permitted.

C’est quelque chose que nous autres français finissons toujours en caleçon dans un placard n’avons pas compris, ou n’acceptons pas. L’homme ne peut pas tout faire en fonction de ses envies, et il est même scandaleux que ses désirs soient utilisés comme des arguments. Il serait parfois de bon gout de rappeler l’adage enfantin « Prends pas tes désirs pour des réalités !« . Si le législateur s’abstient de faire usage de sa raison, ses décisions ne peuvent avoir trait à la vérité ni à la justice. Que Platon ne s’est il abstenu de dire dans La République V, 473c :

S’il n’arrive pas ou bien que les philosophes deviennent rois dans les États ou que ceux auxquels on donne maintenant le nom de rois et de princes ne deviennent philosophes, authentiquement et comme il faut ; et que cet ensemble – pouvoir politique et philosophie – se rencontre sur la même tête ; s’il n’arrive pas, d’autre part, qu’aux gens cheminant de nos jours vers l’un de ces buts à l’exclusion de l’autre (et le nombre est grand des gens qui sont ainsi faits), on ne barre de force la route, alors, mon cher Glaucon, il n’y aura pas de trêve aux maux dont souffrent les États, pas davantage, je pense, à ceux du genre humain.

Cette phrase pleine de bon sens, comme on peut toujours s’attendre avec Socrate, devrait pourtant nous pousser à penser. En allant plus loin dans la logique de son raisonnement, la cité idéale serait celle ou chacun philosopherait, et ne demanderait donc pas plus que ce qui lui est dû. Mais comme je l’ai montré tout à l’heure, notre société nous en empêche. Mais pour quelles raisons ? Il y a t’il une logique à cet engouement plébiscité pour la futilité ? Pour aller plus loin avec Pascal, une part de cette fébrile activité vient de nous et de notre peur de nous retrouver face à nous même, face à nos angoisses, nos peurs, notre finitude, notre mort. L’homme s’active pour oublier qu’il se meurt. Combler un vide et une soif d’absolu – autre manière philosophique de définir l’homme – à l’aide d’activités multiples est la solution la plus souvent adoptée. Mais quel est l’intérêt de l’état à nous maintenir dans cette servitude ? D’une part il n’a aucun pouvoir réel pour nous en sortir – l’éducation philosophique de l’homme ne saurait se faire contre son gré –, et de l’autre cette servitude permet de maitriser – sans pour autant forcément contrôler – le comportement du peuple, et de l’ensemble de ses citoyens. Au delà de l’intérêt personnel de l’être humain, il est important de considérer avant tout le bien commun de l’humanité. Ce dernier ne saurait que faire d’une utopie ou l’ensemble des citoyens serait philosophe et appliquerait à la lettre cette prescription :

Ma liberté s’arrête la ou commence celle d’autrui.

D’autant plus que cette limite est des plus floues, et ne permet que théoriquement l’existence d’un principe de droit. En pratique, l’homme ne saurait être philosophe à plein temps, et ne peut se passer de la pensée. On peut juste espérer que chacun de nous arrive à prendre le temps de penser, et s’efforce de donner un sens, une unité et un but à sa vie. Alors il pourra approcher le bonheur, et laissera sur Terre quelque chose de plus, aura apporté sa modeste contribution à l’édifice intellectuel de l’humanité.

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