Avoir des valeurs

Cette vidéo est profondément ridicule. Ne la regardez surtout pas.

Attention : A ne pas laisser à portée des enfants. Et des autres non plus, en fait.

Quoi ? Vous m’avez désobéi ? Je pense que vous le regrettez très sincèrement et que vous vous en mordez les doigts, mais vous ne pouvez pas dire que je ne vous avais pas prévenu. En plus, vous allez l’avoir dans la tête pendant deux jours, ça vous apprendra ! So … What’s wrong ? Rien. Enfin, si, parce que le monde entier se fout de sa gueule, à Philippe Ariño. Et parce qu’en plus, il est content. Parce que oui, c’est lamentablement cucu-la-praline. Parce que oui, vous avez envie de tirer une balle sur quelqu’un qui donne une telle image des cathos.

Car ce clip s’adresse aux jeunes cathos bien comme il faut. Et ce fut une énorme erreur de la part d’Ariño de croire que ce clip était destiné à faire le buzz, à être vu par des non-croyants, qui ne peuvent qu’y voir de quoi les conforter dans leur préjugés que les cathos sont complètement à côté de la plaque. Finalement, dans le style auto-dérision, je préfère largement cette vidéo-là, au ridicule assumé, qui n’a pas cherché à se diffuser auprès du grand public.

Coke

Philippe Ariño en pleine séance de composition.

Mais abstraction faite de tout cela, peut-être entendez-vous le message. Car au-delà de nous dire qu’“il faut aller à la messe le dimanche, les enfants”, il y a un véritable message. Je ne sais pas vous, mais moi, ça m’a sauté aux yeux (si si !) : Ce clip est un remake de la Première lettre de St. Paul Apôtre aux Corinthiens, 13, 1-3 :

J’aurais beau parler toutes les langues de la terre et du ciel, si je n’ai pas la charité, s’il me manque l’amour, je ne suis qu’un cuivre qui résonne, une cymbale retentissante.

J’aurais beau être prophète, avoir toute la science des mystères et toute la connaissance de Dieu, et toute la foi jusqu’à transporter les montagnes, s’il me manque l’amour, je ne suis rien.

J’aurais beau distribuer toute ma fortune aux affamés, j’aurais beau me faire brûler vif, s’il me manque l’amour, cela ne me sert à rien.

Oui, c’est ça, c’est elle, la seule, l’unique, la seconde lecture de tous les mariages de la Terre. Prise souvent au pied de la lettre comme le mode d’emploi infaillible d’un amour parfait par les amoureux épris et heureux de voir leurs deux familles opiner du chef devant tant de bonnes paroles (ou de Bonne Parole, sait-on jamais ?), en pensant intérieurement au cocktail, parce que c’est pas tout ça, mais on commence à avoir la dalle, nous, sérieux. C’est vrai, il y a de ça. Mais pas que.

Saint Paul et Philippe Ariño nous rappellent tous les deux que faire des bonnes actions qui nous plaisent, nous éclatent ou nous font bien voir, ainsi qu’avoir des valeurs ne sert à rien si l’on ne fait pas aussi ce qui nous coûte. Ce qui nous soûle. Ce qui a un accent circonflexe sur le u, toussa. Aller à la messe le dimanche matin, alors qu’on décuve difficilement de la soirée de la veille. Sourire à son voisin, son collègue qui nous hérisse le poil un lundi matin avant la pause café. Rendre un service à la mamie esseulée d’à côté et se taper trois quart d’heure d’une discussion interminable sur la météo du lendemain. Ne pas pester contre la SNCF dans un RER B bondé et retardé. Se lever pour aller en amphi. Les petits trucs insignifiants, auxquels on ne prête pas attention, parce que de toute façon on est quelqu’un de bien donc c’est pas grave.

amphi

Concentration intense en cours de numérisation des phénomènes électroacoustiques expérimentaux.

Car être quelqu’un de bien, avoir des valeurs … Mais qu’est-ce que cela veut dire, au juste ? Cela sert-il à qualifier les gens qui pensent comme moi, qui sont bien comme il faut, et de bonne famille ? Mais dans ce cas, quoi de plus subjectif, et donc de plus spécieux ? Parce que quand je suis dans cette case, je n’ai plus qu’à profiter de la vie en attendant la canonisation ? Je peux donc m’abstenir de lever le petit doigt quand j’ai la flemme de faire des efforts, de prendre sur moi ?

Cette méprise générale engendre dans les milieux du type Paris-Ouest un culte de l’apparence digne de la société française du 18e : une peur d’être mal vu, une pression sociale impressionnante et une futilité parfois extrêmement hypocrite dans les rapports intersubjectifs. Alors chacun se doit de réagir, de se prendre en main, et de porter sa croix. Car rien ne sert d’avoir des valeurs, de prier pour ses amis, de faire du scoutisme, si on ne vit pas en adéquation avec ce que l’on prétend être.

Pour cela, chacun se doit d’être conscient de ses limites et de ses forces, de ses qualités et de ses défauts, doit vouloir progresser et mettre tout en œuvre pour le faire. Le Saint-Père Benoît XVI nous a donné lui-même hier une magnifique leçon d’humilité et de clairvoyance introspective, dans un accomplissement ultime de la maxime grecque Γνῶθι σεαυτόν, “Connais-toi toi-même”. Il avait d’ailleurs ouvert le 11 octobre 2012 l’Année de la Foi, pour que chacun revienne à la source de sa foi et ne se contente pas de la vivre de manière superficielle.

“L’homme est si grand, que sa grandeur paraît même en ce qu’il se connaît misérable.” – Blaise Pascal, Pensées

Finalement, ce n’est pas sur ses valeurs que l’on juge un être humain. Ce n’est pas non plus sur sa capacité à briller en société, ni sur sa réputation. Car “l’essentiel est invisible pour les yeux1, et seul Dieu peut “scrute[r] les reins et les cœurs2. Car la foi est la chose la plus importante, c’est elle qui nous donne notre valeur et paradoxalement est ce sur quoi personne ne peut nous juger. L’homme, seul maître de sa conscience, en est également le seul responsable devant Dieu, et lorsque tout ce qui nous semblait important semble s’effondrer, seules restent les choses sur lesquelles le monde n’a aucune emprise, seul reste ce qu’il y a de plus précieux en nous.

“Ce qui demeure aujourd’hui, c’est la foi, l’espérance et la charité ; mais la plus grande des trois, c’est la charité.” – 1 Corinthiens 13, 13

En cette veille de début de Carême, long temps de pénitence jusqu’à Pâques, il nous faut apprendre à nous remettre en question, et oublier le superflu pour se recentrer sur l’essentiel. Chacun doit prendre conscience de ses faiblesses et porter sa croix, tous les jours. Lorsque nous aurons vraiment entamé ce chemin de conversion, alors à ce moment-là seulement, nous n’aurons plus des valeurs, mais nous aurons de la valeur.cathos secs


1. Antoine de Saint-Exupéry, Le Petit Prince. [←]
2. Jérémie 11, 20 [←]

Publicités

12 commentaires sur “Avoir des valeurs

  1. esuruntoit dit :

    J’aiiiiiime ! C’est drôle et léger pour un sujet sur les valeurs et la valeur 🙂

  2. Moi dit :

    Très bon billet, qui colle parfaitement entre l’actualité (la vidéo, la démission de Benoit XVI, le début du carême !) 😀
    (comment, ce n’est pas St Paul, Eph,5, la lecture de tous les mariages ? 😉 )

    • jjdandrault dit :

      Hum … Aussi. Enfin, ça dépend du mariage … #Tradi #VieilleFrance #KinderKücheKirche

      • Moi dit :

        Indeed. Et puis, c’est ce que disait David Lerouge, sur les mariages .. hm.. « originaux » 😉 (parce que avec Twilight et les pétales de roses, les minis robes et compagnie, c’est plutôt #beauf)
        Et puis, mieux vaut pas se tromper de KKK ^^

      • jjdandrault dit :

        J’avais essayé de mettre son article en lien dans le mien, mais il est protégé par mot de passe … ;(

  3. Merci à l’auteur de ce blog! ENFIN, le sous-texte de « C’est bien gentil! » a été reconnu ! 😉 Une amie vient de me renvoyer à cet article ce matin, et j’y lis un beau cadeau. Le flot d’insultes visible sur internet ne parvient pas à faire ombrage à tous les mails privés et les réactions positives que cette chanson a suscités et qu’elle continue de susciter. Mais ça fait plaisir d’avoir de temps en temps des retours positifs en public quand même! Merci! C’est bien gentil :-). Philippe Ariño

    • jjdandrault dit :

      Du coup j’en profite pour m’excuser d’avoir autant dénigré la forme de votre clip, mais ça permet de faire une accroche à l’article, et puis à mon sens ça met du coup mieux en valeur le fond du message, qui mérite vraiment d’être entendu !

    • ataraxia dit :

      Votre chanson est un contre-témoignage.
      Au delà de la forme du clip qui est catastrophique d’un point de vue musical et de l’image, le fond est nul et contre-productif. Pire, votre propos est contraire à ce que dit l’Eglise sur le salut par les actes.
      Un des grands enseignements de Vatican II est que le salut passe par aussi les actes:
      « En effet, ceux qui, sans qu’il y ait de leur faute, ignorent l’Évangile du Christ et son Église, mais cherchent pourtant Dieu d’un cœur sincère et s’efforcent, sous l’influence de sa grâce, d’agir de façon à accomplir sa volonté telle que leur conscience la leur révèle et la leur dicte, eux aussi peuvent arriver au salut éternel 33. » (Lumen Gentium n°16).

      En tant qu’individu, nous n’avons aucune autorité morale pour dénigrer les actions positives de d’autres individus. Nous n’avons pas la vérité absolu et nous n’avons pas à nous croire supérieur.

      Votre clip alimente des critiques comme celle de SLG qui disent que selon votre logique « dieu préfèrerait un dutroux pratiquant à un bénévole athée aux restos du coeur ».

      Je suis catholique pratiquant, je vais à la messe chaque semaine et je fais aussi de temps en temps les complis. Mais ce qui donne du sens au rite que je pratique, ce sont mes actes.
      A quoi ça sert, si je vais à la messe pour que mes actes ne suivent pas?
      Je ne peux pas me prétendre meilleur qu’un individu athée, nous sommes tous les deux des pécheurs.
      Je conclurai avec cette phrase de l’Evangile:
      Jean 4:20 « Si quelqu’un dit: J’aime Dieu, et qu’il haïsse son frère, c’est un menteur; car celui qui n’aime pas son frère qu’il voit, comment peut-il aimer Dieu qu’il ne voit pas? »

      • jjdandrault dit :

        Bonjour !
        Tout d’abord, désolé d’avoir mis autant de temps à valider votre message, mon filtre anti-spam a cru bon de vous faire une mauvaise blague …

        Pour le fond de votre critique, je ne suis pas vraiment d’accord, car ce qui est dénigré par Philippe, me semble-t’il, est le fait de faire des choses pour se donner bonne conscience et/ou être bien vus. La critique de SLG à ce niveau la est un peu de mauvaise foi … Bien sur que les actes comptent, mais lorsqu’ils sont posés dans un contexte égocentrique, ce n’est pas la même chose. Vous citez Vatican II : « un cœur sincère ». Je pense que c’est au niveau de la sincérité que tout se joue.

        Quand à haïr son frère, je ne vois absolument aucune haine dans le clip, ni aucune attaque personnelle. Juste un encouragement à ne pas se reposer sur ses acquis, finalement 😉
        Il dit justement que c’est pas parce qu’on est cathos qu’on est meilleurs, et que du coup on doit toujours chercher à progresser !

        PS : Continuez les complies, c’est troooop bien 😉

  4. Marie-B dit :

    Merci pour cet article, mais je dois avouer que j’en veux un peu à Philippe Arino, de venir ridiculiser l’image des cathos qui est loin d’en avoir besoin.

    • jjdandrault dit :

      Bonjour ! 😉
      Je suis un peu d’accord avec vous, mais d’une part, le ridicule ne tue pas, et il y a des choses plus graves dans la vie, ensuite, l’auto dérision est une qualité, car « Bienheureux ceux qui savent rire d’eux mêmes, ils n’ont pas fini de s’amuser ! »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s